Beano est un âne vraiment fascinant. Il peut prendre des expressions vraiment rebutantes… et pourtant, je ne me suis jamais sentie inquiète ou en danger en sa présence. Bon, d’accord, peut-être que les premiers jours, je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule quand je m’éloignais de lui à travers le champ… Mais c'était davantage à cause de l'étiquette « agressif » qui lui avait été collée (renforcée par ses nombreux mouvements de tête en serpent!), et de ma réaction très humaine face à cela, plutôt que de ce que je ressentais réellement à ce moment-là. Il faut garder à l'esprit, lorsqu'on est confronté à de l'« agressivité », que celle-ci est souvent associée à la peur.
[Cet article est traduit de l'anglais, lire l'original en anglais - english version.]
C'est un cas tellement intéressant que j'ai pensé que vous aimeriez peut-être voir quelques vidéos et exercer vos propres capacités d'observation ! Garder en tête que Beano a 16 ans, la plupart de sa vie passée tout seul et pour son dernier parage avant de venir chez nous, la sédation était nécessaire pour l'attraper et c'était fait avec un pistolet à fléchettes.
Dans cette première vidéo, vous voyez comment il était pendant les premières semaines. (C'est à dire après les trois jours qu'il a passés figé au même endroit, tremblant et regardant tout comme si sa tête avait explosé... entre les autres ânes, les écuries avec des trotteurs - et les canards...! il avait un peu la tête qui explosait quand même...)
Pour aider Beano dans sa rééducation, nous l'avons rapidement mis en contact avec son nouveau partenaire, Hector. Dans l'extrait suivant, on voit Beano interagir avec Hector : ils apprennent à se connaître, même s'ils ne se connaissent pas encore très bien à ce stade. Beano a manifestement quelques problèmes de langage (!) et Hector lui dit en substance : « Pourquoi tu m'insultes ? Bon, je vais t'insulter en retour pour que tu voies ce que ça fait. » (C'est une interprétation un peu ironique, n'hésitez pas à laisser vos commentaires ! Il y a tellement des communications dans les clips.)
Il faut connaître les bases d'une langue pour éviter la frustration et les malentendus – cela prend du temps à tout le monde.
Ce que nous remarquons, c'est qu'ils gèrent la situation de manière très efficace et calme, qu'ils préservent leur espace personnel, puis qu'ils s'éloignent. C'est de bon augure pour leur future relation. Nous étions plutôt encouragés par l'équilibre qui régnait entre eux à ce stade.
J'ai pensé vous faire part d'une des interactions que j'ai eues avec Beano au tout début. Il se sentait plus en confiance avec son nouvel ami Hector à ses côtés ; il vient directement vers moi et Hector dans le champ. Je lui ai simplement tendu le dos de ma main. Il a alors alterné entre la lécher et, lorsque Hector s'est approché, la mordre légèrement, et ses oreilles se sont parfois rabattues vers l'arrière — il était surexcité par la situation où il devait interagir avec moi et Hector. Au bout d’un moment, il s’éloigne de nous pour avoir plus d’espace personnel – là où il se sent plus en sécurité. Puis il revient ! À ce stade, il n’est pas abordable, j’ai donc dû simplement accepter ce qui était possible pour lui ce jour-là ; c’était déjà formidable qu’il se sente capable de s’approcher. Remarquez que je ne réagis pas à ses expressions faciales – qui ne semblent pas très amicales ! 😆
C’est comme s’il jonglait avec beaucoup d’émotions (ce qui est le cas, en plus d’une énorme quantité de stimulations sensorielles !) et qu’il n’avait pas le “langage” pour communiquer correctement.
Je vois cela un peu comme chez certains humains : lorsqu’ils sont surstimulés, ils disent des choses inappropriées et n’arrivent pas forcément à exprimer ce qu’ils veulent vraiment dire. Ils n’ont pas les mots, ou leurs émotions prennent le dessus sur tout le reste.
Certaines personnes n’ont tout simplement pas de filtre et disent la première chose qui leur passe par la tête, même si elles ne devraient pas — ce qui est beaucoup moins problématique dans le monde animal…
Il serait très facile de se sentir offensé dans ces situations et de prendre cette communication inappropriée de manière personnelle. Mais cela n’aide pas — et ce n’est pas personnel !
Ce que nous essayons de pratiquer ici, c’est le concept de neutralité. Ce n’est pas un mauvais comportement, c’est seulement de la communication. Quand on pense de cette manière, tout change. Si nous restons très neutres et que nous ne réagissons pas à sa réactivité — ou à ce qui pourrait être considéré comme un comportement indésirable — nous lui permettons d’explorer d’autres façons d’interagir avec les humains et peut-être revoir ses attentes des humains.
(Bien sûr, si j’avais réellement senti que ma sécurité était en jeu, j’aurais choisi une option comme travailler en contact protégé, avec une barrière entre nous.)
Avec les ânes (et les chevaux), ils peuvent parfois être très confus parce que les humains se comportent de manière incohérente, surtout en lien avec la nourriture. (Des personnes avec un sac de carottes dans une main et un grand bâton dans l’autre, c’est malheureusement quelque chose qu’on voit encore trop souvent avec les ânes !)
Les friandises peuvent être très stimulantes — ils adorent ça ! Mais un âne surstimulé peut devenir impressionnant, et l’humain ne se sent alors plus en sécurité. L’âne, lui aussi, peut être tiraillé entre la peur des humains et son envie de gourmandises ; cela peut être très difficile pour lui et augmenter sa réactivité.
Peut-être que l’humain réagit en disant “non” à répétition, de plus en plus fort, ou en faisant des gestes pour tenter de calmer la situation. J’espère que vous comprenez que cela n’aide pas… et que, le plus souvent, cela stimule encore davantage l’âne en “ajoutant de l’huile sur le feu” ou des bougies.
Une meilleure approche, si vous souhaitez donner des friandises comme des carottes (à forte valeur), serait de les déposer sur le foin ou au sol autour de son abri pour qu’il les découvre, et d’utiliser simplement les gratouilles comme récompense.
Les récompenses alimentaires de faible valeur, comme les bouchons de foin, peuvent être utiles en entraînement car elles les excitent moins — parfois même le foin est une meilleure option. Quand Beano est arrivé, la seule chose qu’il acceptait de manger était du foin, donc je m’en suis beaucoup servi au début.
Beano est donc en train d’apprendre deux “langages” en ce moment : il apprend à parler âne, mais aussi à parler humain. Et évidemment, les échanges entre humain et âne se passent mieux quand l’humain comprend davantage le langage de l’âne…
À la fin de cette dernière vidéo, vous voyez Hector utiliser ses compétences de communication. C’est quelque chose que la plupart des gens ne remarqueraient pas, mais regardez comment il détourne la tête de moi. C’est un signal d’apaisement : il indique qu’il préférerait que je ne lui gratte pas le cou ou la tête.
Il m’a déjà “expliqué” : « Si tu dois me toucher, je préfère des gratouilles au garrot ». Il n’est pas très “tactile”, et moi je suis un peu lente à apprendre — le pauvre, j’étais probablement plus concentrée sur ce que disait Beano à ce moment-là.
Nous avons tous nos préférences personnelles. Tout est une question de communication : sommes-nous capables de communiquer suffisamment efficacement pour bien nous entendre et pour que chacun se sente en sécurité ?
Hector et Beano continuent de construire leur relation à Heehaws, un refuge pour ânes en Dordogne. Ils seront proposés à l’adoption dans une famille très spéciale lorsque le moment sera approprié — tous les deux travaillent encore à gagner en confiance avec les humains.
Voici une interaction plus récente. Cela fait des semaines que nous n’avons plus vu de “mouvements de tête en serpent” chez Beano…💕🙏

